L’IADL de Lawton reste sous-exploité dans la plupart des évaluations gériatriques standardisées (EGS). Trop souvent coté de façon isolée, le score IADL n’est pas articulé aux autres dimensions de l’EGS, ce qui limite sa portée décisionnelle. Nous détaillons ici les points méthodologiques concrets pour intégrer ce score dans un processus gériatrique structuré, de la passation à l’exploitation en réunion pluridisciplinaire.
Choix de la version IADL et standardisation de la passation
La version historique de Lawton et Brody comporte huit items : téléphone, courses, préparation des repas, ménage, lessive, transports, gestion des médicaments, gestion des finances. En pratique, la cotation varie selon les équipes, certaines n’administrant que quatre items chez les hommes. Ce flou méthodologique fausse les comparaisons longitudinales.
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La tendance actuelle, portée par des sociétés savantes régionales comme la SOFOG, est de diffuser une version IADL 8 items harmonisée avec fiche standardisée de passation. Cette fiche inclut des commentaires cliniques structurés pour chaque item, réduisant l’hétérogénéité inter-évaluateurs.
Nous recommandons d’utiliser systématiquement la version complète à huit items, y compris chez les patients masculins. L’argument selon lequel certains hommes âgés n’ont « jamais fait la cuisine » ne tient pas : l’IADL mesure une capacité fonctionnelle, pas une habitude culturelle. Omettre des items revient à masquer un déclin.
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Conditions de passation en pratique courante
Le temps de passation est d’environ cinq minutes, ce qui permet une administration systématique en consultation mémoire, en hôpital de jour gériatrique ou aux urgences. L’informant principal (aidant, conjoint) doit être sollicité si le patient présente des troubles neurocognitifs, car l’anosognosie fausse l’auto-évaluation.
- Administrer les huit items dans l’ordre de la fiche, sans reformuler les intitulés, pour garantir la reproductibilité
- Noter le score brut (0 à 8) mais aussi les items perdus individuellement, car un score global identique peut masquer des profils fonctionnels très différents
- Consigner la date et l’identité de l’évaluateur dans le dossier informatisé pour permettre un suivi longitudinal fiable

Articulation du score IADL avec ADL de Katz et grille AGGIR
L’IADL ne fonctionne pas seul. Son intérêt clinique explose quand il est couplé à l’ADL de Katz et à la grille AGGIR dans un protocole formalisé. Plusieurs équipes françaises utilisent désormais ce triptyque en routine dans les dispositifs de gestion de cas (anciennement MAIA) pour décider du maintien à domicile, de l’intensité de l’aide professionnelle et de l’accès à l’APA.
Le score IADL capte les premières altérations fonctionnelles, souvent avant que l’ADL ne se dégrade. Un patient qui perd la capacité à gérer ses médicaments ou ses finances tout en conservant un ADL normal est typiquement dans une zone de fragilité que l’ADL seul ne détecte pas.
Protocole de couplage en évaluation gériatrique
L’IADL doit être administré avant l’ADL dans la séquence d’évaluation. La logique est hiérarchique : les activités instrumentales sont les premières à décliner, suivies des activités de base. En commençant par l’IADL, le clinicien identifie d’emblée le niveau de complexité fonctionnelle résiduel.
Le croisement avec la grille AGGIR intervient ensuite pour la dimension médico-administrative. Un score IADL bas (trois items ou moins conservés) corrélé à un GIR 3 ou 4 oriente vers un renforcement du plan d’aide. La discordance entre IADL et AGGIR, fréquente car les deux outils ne mesurent pas exactement les mêmes dimensions, doit être documentée et discutée en équipe.
IADL comme critère de décision en oncogériatrie
L’oncogériatrie est le domaine où l’intégration du score IADL dans l’EGS a le plus progressé. Le score n’y sert plus seulement de photographie de l’autonomie : il conditionne directement l’intensité du protocole thérapeutique.
Lors des réunions de concertation pluridisciplinaire (RCP) oncogériatriques, un IADL conservé oriente vers un traitement à visée curative standard. Un IADL altéré, combiné à d’autres marqueurs de fragilité (dénutrition, troubles cognitifs, comorbidités), peut conduire à une adaptation du schéma de chimiothérapie, voire à une radiothérapie exclusive.
Les ADL et IADL sont considérés comme très informatifs dès la phase pré-thérapeutique, avant même l’évaluation oncogériatrique complète. Un patient dont le score IADL chute entre deux cycles de traitement signale une toxicité fonctionnelle qui ne se réduit pas aux effets indésirables classiques.
Suivi longitudinal du score IADL et dépendance iatrogène
L’exploitation la plus sous-estimée de l’IADL concerne le suivi dynamique. L’évolution du score entre admission et sortie d’hospitalisation constitue un indicateur de dépendance iatrogène de plus en plus intégré dans les tableaux de bord qualité des services gériatriques.
Un patient admis avec un IADL à six items conservés et sortant à quatre items a subi une perte fonctionnelle potentiellement réversible. Ce delta IADL, quand il est systématiquement tracé, permet d’identifier les services ou les pratiques générant le plus de dépendance iatrogène liée à l’hospitalisation.
Intégration dans les dossiers informatisés
Le frein principal reste technique. Les logiciels métier des hôpitaux et des EHPAD ne proposent pas tous un champ structuré pour l’IADL avec historique consultable. Sans traçabilité informatisée, le suivi longitudinal repose sur des tableurs ou des documents papier, ce qui réduit drastiquement son exploitation.
- Exiger un champ IADL dédié dans le dossier patient informatisé, avec date, score global et détail par item
- Programmer une alerte automatique si le delta entre deux évaluations dépasse deux points
- Inclure le score IADL dans le compte-rendu d’hospitalisation transmis au médecin traitant, au même titre que le MMS ou le MNA

L’intégration réelle du score IADL dans l’EGS ne se résume pas à cocher une grille de plus. Elle suppose une version standardisée, un couplage formalisé avec ADL et AGGIR, une exploitation décisionnelle en RCP et un suivi longitudinal informatisé. Sans traçabilité structurée, le score IADL reste un outil de dépistage ponctuel alors qu’il pourrait piloter des décisions thérapeutiques et médico-sociales à chaque étape du parcours gériatrique.

